La société des engagés

par | 30 septembre 2025 | Divers

 

 

(Article publié dans Humanisme, fevrier 2025)

 

 

Nous vivons dans un monde qui, plus que jamais, prône l’engagement. Tout le monde, aujourd’hui, se veut, se dit, se proclame engagé. Engagé, tel est le maitre mot de l’époque. Celui ou celle qui n’est pas engagé n’a pas droit à la parole. Mais que signifie ce mot, si employé, et si galvaudé ? Etymologiquement, le verbe « engager » dérive du latin « invadiare », qui signifie mettre en gage. Quand je m’engage, je mets quelque chose en gage. C’est-à-dire que j’investis quelque chose. Je ne reste pas sur la berge à faire de beaux discours. Je passe à l’acte. Ainsi je m’engage éventuellement dans l’armée. Ou bien je suis engagé par une entreprise. Dans tous les cas, je me commets. Si je m’engage sur un chemin, je ne reste pas à la lisière. C’est ainsi qu’au fil d’un lent processus, le XXe siècle a vu apparaitre un adjectif spécifique : « engagé ». Une personne engagée, c’est quelqu’un qui, depuis le XXe siècle, ne reste pas sur le bas-côté. Comme disait le président Mao : « Il est nécessaire de descendre de cheval pour cueillir les fleurs ».

Ainsi l’engagement, qui consiste à descendre de cheval, apparait comme un acte sain, voire nécessaire. Il est important de s’élever contre ce qui semble injuste, inique, ou scandaleux. Ceux qui ne s’engagent pas sont perçus comme des pleutres, des tièdes, des indécis, des mollassons, des larves.

Pourtant, le XXIe siècle voit progressivement les mots se vider de leur sens. J’ai reçu il y a peu dans ma boite aux lettres le troublant prospectus d’un traiteur qui se disait « gourmand et engagé ». Gourmand, je veux bien, mais engagé, engagé à quoi ? Engagé à gauche ? A droite ? Au centre ? C’est ici que tout se joue. On se dit aujourd’hui engagé, mais de manière abstraite et désincarnée. L’engagement est devenu une posture, un style, une attitude. C’est en tout cas ce qu’observe l’essayiste Johann Faerber dans Militer, verbe sale de l’époque. Et que dit-il ? Je le cite : « De nos jours, tout le monde est engagé ! (…) Nous vivons désormais dans la société des engagés. Du débat public jusqu’au caddie de supermarché s’est déployée une véritable culture de l’engagement. [1]»

Je dois dire qu’il touche juste. Prenez les centres commerciaux Westfield : ils proposent à leurs clients « des ateliers autour de la beauté engagée ». Ma beauté est-elle engagée ? J’ai comme un doute. Dans un supermarché, voici une promotion sur les betteraves sous vide et… engagées. Ne me traitez jamais de betterave engagée ! Aujourd’hui la Banque populaire, ou la Caisse d’épargne se décrivent comme des banques « engagées ». Il existe même un site nommé « Les entreprises s’engagent ! » A quoi ? Une coopérative de producteurs de vin s’est récemment baptisée « les Vignerons engagés. » Voulez-vous d’autres exemples d’engagement ? « Pour vous, tout Darty s’engage », clame une publicité. IGC Construction : « Votre maison, c’est notre engagement. » Les assurances AGPM : « Pour vous, on s’engage jusqu’au bout ». La marque Sobio : « La bio engagée, accessible à tous ». Le prêteur SOFINCO : « Vous vous engagez, nous aussi ».

Être engagé, c’est devenu le refrain qui fait vendre. Si un produit, une marque n’est pas engagée, le chiffre d’affaires s’en ressent.

Pourtant l’engagement, au départ, c’était une bien belle chose. Et c’était même bien souvent une nécessité morale. On a vu apparaitre au XXe siècle un cinéma, un théâtre, un art engagé. Dans ce cas précis, « engagé » était un synonyme de « politisé ». En d’autres termes, on considérait par exemple le théâtre comme un art fondamentalement politique, qui devait porter un regard sur la Polis, la cité en Grec. Enfant, j’ai eu la chance de voir le tout premier spectacle du metteur en scène Patrice Chéreau, Le Prix de la révolte au marché noir. On y voyait une troupe qui répétait une pièce, tandis qu’au dehors se déclenchait une révolution. Dès lors, les comédiens s’interrogeaient. Devaient-ils créer un spectacle révolutionnaire, ou bien fallait-il au contraire sortir du théâtre pour se mêler à la foule émeutière ? Cette pièce engagée donnait à penser. Elle ouvrait un chantier.

Ainsi, on s’engageait pour faire entendre une voix, un point de vue, une pensée. On s’engageait pour réparer le monde, pour le réveiller, pour le ré-enchanter. On s’engageait pour changer la société, ou à tout le moins pour l’améliorer. L’engagement, c’était le poivre de l’existence et c’était une nécessité. Mais comme l’écrit avec fougue Johann Faerber : « Fini Sartre monté sur son baril pour haranguer les ouvriers des usines Renault de Billancourt : bienvenue à la réparation des pneus crevés dans un centre commercial ! [2]»

En vérité, nous vivons le temps des mots galvaudés. Comme l’écrivait Georg Lukacs dans Histoire et conscience de classe : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ». Cette phrase pénétrante a été reprise par la suite, sans guillemets, dans La Société du spectacle de Guy Debord. Que penser d’un monde dans lequel un jambon est rebelle, une voiture révolutionnaire, un sport extrême ?

Comment expliquer une telle récupération en simultané, un tel détournement systématique des mots ? Par une perte des repères, liée à la montée de l’amnésie.

Le spectacle des pulsions sociales au XXIe siècle ne manque pas de laisser songeur, tant la pensée parait désormais reculer au profit de l’instinct, de la rage, de la souffrance individuelle brandie en étendard et justifiant tout. Chacun semble guidé par une colère qui lui est propre. À chacun sa furie. Voici venu le temps des sentiments exacerbés, des sensations d’injustice, des hargnes destructrices, des épidermes réactifs. Je défends en gesticulant ma propre liberté de parole, sans me soucier de celle des autres. Que sont devenus les savants échanges théoriques qui structuraient naguère les pensées dissidentes et les débats d’idées ? L’autre, on ne l’écoute plus. S’écarte-t-il un tant soit peu de la « doxa » ? On le conspue, on le lynche, on l’ostracise, on l’exclut. Il n’y a qu’une vérité, et la mienne doit écraser celle de l’autre. Une telle intolérance mêlée d’indigence n’est rendue possible que par un phénomène d’amnésie. Nous ne tirons nulle leçon des enseignements de l’histoire. Nous préférons répéter les erreurs du passé, en les singeant.

Il est certes encore des révolutionnaires affirmés, des militants, j’allais dire des professionnels de l’engagement, qui puisent dans de savants écrits et tentent de les adapter à un monde qui change plus vite qu’eux. Mais y parviennent-ils ? Ceux-ci ont bien souvent tendance à abandonner tout ou partie de leur credo, dans le but de recruter un vivier nouveau, insensible aujourd’hui à l’abime historique qui sépare, par exemple, le stalinisme du trotskisme, l’anarchisme du maoïsme, le gaullisme du libéralisme, le catholicisme du protestantisme, ou l’islam de l’islamisme…

Certains groupements politiques ne s’expriment plus aujourd’hui que sur TikTok, Instagram, X, ou Twitch. On cherche en vain leurs manifestes, leurs références, leurs lectures. Ils se manifestent exclusivement en prêchant leur rage sur le Web.

Le puissant mouvement social des Gilets Jaunes prend ici valeur de symbole. Il se déploie d’octobre 2018 à juin 2019 et fait vaciller un temps la République. Quand ils défilent, sur un rythme très rapide et sans avoir demandé la moindre autorisation de constituer un cortège, les Gilets Jaunes psalmodient souvent cet avertissement, lorsqu’ils arpentent les beaux quartiers des villes : « Révolution, révolution, révolution… ». Quelle promesse ! De la révolte à la révolution, il n’y a qu’un pas. Et si on la faisait, la révolution ? Il suffirait d’investir par la force le Palais de l’Élysée, puis d’en chasser l’actuel locataire, qui s’enfuirait piteusement à l’étranger, à moins qu’il ne soit guillotiné. Alors, on passe à l’acte ? C’est un peu ce dont ont rêvé les émeutiers trumpistes américains en 2021 quand ils ont pris d’assaut le Capitole, puis les « enragés » bolsonaristes saccageant les lieux de pouvoir du Brésil en janvier 2022. S’emparer du lieu même où s’exerce le pouvoir, n’est-ce pas le rêve ultime du révolté ? D’abord, le Grand Soir, puis le Matin rouge. L’ennui, c’est que les insurgés contemporains ne s’appuient sur aucun soubassement idéologique. En mai 1968, les barricadiers se plaçaient, pour le meilleur ou pour le pire, sous la bannière de grands théoriciens : Marx, Engels, Bakounine, Lénine, Trotski, Staline, Mao… Quand il leur arrivait d’investir un bâtiment public ou un Ministère, les soixante-huitards hissaient le drapeau rouge ou noir, puis fondaient illico un Comité d’action, qui pondait de sérieux manifestes proposant des réformes décisives. OK boomer ? En janvier 2019, des Gilets Jaunes parviennent justement à leur tour à pénétrer dans la cour du ministère des Relations avec le Parlement de Benjamin Griveaux. Que font-ils en la circonstance ? Ils tournent en rond dans l’air froid, puis quittent l’enceinte en haussant les épaules.

Frappante et symbolique est ici la différence entre les Gilets Jaunes et les soixante-huitards. Où sont passés les philosophes, dont la pensée devait précéder la transformation du monde ? Les Gilets Jaunes expriment une juste colère, puisqu’ils souffrent d’une réelle injustice sociale. Mais à aucun moment ils ne se montrent capables d’envisager la société future qui pourrait remplacer le vieux monde honni. De sorte que le slogan « révolution » se vide dans leur bouche de toute substance. Ce surgissement, qui se traduit par de belles émeutes et par l’occupation de nombreux ronds-points, apparait finalement comme un simple creuset de colères. La colère ou, si l’on préfère, la passion, remplacent la théorie révolutionnaire. Ainsi, le sociologue et théologien Jacques Ellul avait raison d’observer en son temps que l’on est passé « de la révolution aux révoltes ».[3]

Point de perspective globale ici, mais une accumulation de frustrations non théorisées, une suite d’élans non maitrisés, le règne des pulsions.

Le triomphe de la fièvre qui supplante la raison explique l’essor ininterrompu des partis populistes. Ce qui caractérise ces formations, c’est partout et toujours la démagogie des slogans réducteurs. Le populisme est une paresse de la pensée. Il propose de répondre à la complexité du monde, par une ultra-simplification. « Fermons les frontières, chassons les étrangers, remettons l’église au centre du village, et la France sera sauvée… » clament en substance les différents champions du peuple dressé contre les élites. Et ça marche. La simplification est la voie royale qui mène au pouvoir. Ces partis de masse ne font cependant appel qu’au seul affect. Peu importe le programme, en vérité. Il se résume à cette seule litanie, souvent psalmodiée : « On est chez nous… » Les partis populistes ne sont que l’expression d’une réaction viscérale à un monde qui change. On ne vote pas pour des idées. On vote populiste parce qu’on a peur. Ainsi la passion l’emporte sur la raison. Ce qui compte, ce sont les slogans qui soudent et qui tiennent chaud.

Ce qui frappe en outre, c’est l’émergence de ce qu’il faut bien nommer des « extrémistes sans cause », qui rêvent de mettre à bas les injustices, sans pour autant formuler un projet alternatif. Nombre de révoltés contemporains souffrent d’un cruel manque de références. Dès lors, la perspective historique de la révolution ou du changement de cap se voit remplacée par une forme rampante d’extrémisation virale. La décalcification idéologique pousse au déchainement des affects.

La France s’extrémise. Les slogans incubés dans les marges se répandent dans la société en se diluant. Confusion des sentiments et règne des passions sculptent une cartographie nouvelle. On assiste à la multiplication d’actions coups de poing, de coups d’éclats, de scandales transgresseurs, sans pour autant que les protagonistes se réclament spécifiquement d’une idéologie constituée. Ce sont désormais les actes qui priment, et non plus les idées. On veut détruire, un point c’est tout. C’est justement ce retournement de perspective qui explique la popularité nouvelle des autonomes, quand ils s’en prennent aux symboles du capitalisme ou de l’État, en bordure des cortèges politiques et syndicaux. Depuis son apparition en 1975 dans les marges du maoïsme et de l’anarchisme, l’autonomie prétend remplacer les grandes idéologies par les seules pratiques révolutionnaires. Concrètement, les autonomes passent à l’acte, quand le plus grand nombre répugne à le faire. Ils synthétisent ainsi la dimension instinctive d’une rage émeutière, adolescente, et dénuée de perspective historique. Il est tentant de reprendre ici les mots d’Edgar Morin : « A la différence des djihadistes motivés par la haine des mécréants, on constate ici le contraire de la foi : une sorte de nihilisme. »

Il nous faut questionner ces colères instinctives souvent dictées par la susceptibilité. Elles traduisent un profond sentiment d’injustice, une sensation de rejet, d’exclusion, de mépris.

Que penser de ce qu’énonce la philosophe Chantal Mouffe, qui préconise l’édification d’un populisme de gauche ? : « Si j’ai toujours critiqué le rationalisme de la gauche, dans la conjoncture présente, je pense qu’il y a une véritable urgence à s’en débarrasser, car il nous empêche de comprendre combien il est important de mobiliser les affects nécessaires pour construire un mouvement populaire. (…) Pour engendrer l’adhésion, il doit faire appel aux affects qui trouvent un écho dans les préoccupations et les expériences personnelles des gens ».

Doit-on la suivre sur cette voie dangereuse ? Je ne crois pas. Sans un regard critique, sans le soubassement d’une pensée, l’engagement tourne au fanatisme. La populace a-t-elle toujours raison ? Il faut se garder d’un raccourci aussi facile et réducteur.

Pour que l’engagement fasse à nouveau sens, il faut le réarmer intellectuellement. Plutôt que de céder aux passions, aux modes, aux diktats des minorités, l’engagement devrait se régénérer en se ressourçant, c’est-à-dire en revenant à ses propres sources théoriques.

Il est mille façons de s’engager rationnellement. S’engager, cela consiste aussi à mettre en lumière les dysfonctionnements de la société. C’est poser un diagnostic pour discuter par la suite des meilleures méthodes de guérison. S’engager, c’est étudier l’infection de l’air.

L’horizon est certes aujourd’hui envahi par la brume. Par quel système remplacerions-nous l’oligarchie sans culture qui aujourd’hui domine ? Mais le brouillard pourrait bien se dissiper, quand apparaitront les perspectives historiques et politiques qui font encore défaut aux révoltés du jour. Comme l’écrit Lydie Salvayre : « Il est (…) des colères bienfaisantes, des colères généreuses, des colères flamboyantes, des colères sublimes, des colères qui ravivent les consciences dormantes, déverrouillent les bouches en même temps que la pensée, ouvrent brusquement des horizons impensés et impulsent de nouvelles façons de vivre, d’aimer, de se lier, de travailler, de parler, d’écrire ou de créer ».[4]

La rage ne devient féconde qu’à l’instant où elle s’éteint, de même que le grain de blé doit mourir pour donner la vie. Encore faut-il que l’affliction, l’aigreur, l’exaspération, la susceptibilité, le ressentiment, la bile et la rancœur cèdent enfin le pas à la raison. Ainsi l’engagement retrouvera tout son sens.

A quoi pourrait donc ressembler un engagement adulte, propre au XXIe siècle ? Cet engagement devrait s’appuyer sur une enquête préalable et approfondie. Il devrait constituer un dépassement rationnel de l’émotion. Et l’engagement devrait être guidé par le souci de préserver la nuance. Ainsi, nous pourrons faire nôtres cette phrase de Nietzsche : « Malheur à moi, je suis une nuance. »

Christophe Bourseiller

[1] Johan Faerber, Militer, Verbe sale de l’époque, Editions Autrement, Paris, 2024.

[2] Op. cit.

[3] Jacques Ellul, De la révolution aux révoltes, éditions Calmann-Lévy, Paris, 1972.

[4] Lydie Salvayre, « De l’inacceptable et de ses effets », dans Le Un, 10 mai 2023.

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