(Entretien de Frédéric Attal avec Uwe Backes et Christophe Bourseiller, paru dans la revue Parlement(s), n°43, 2026.)
Frédéric Attal :
Dès que l’on aborde la question des extrémismes, se pose celle de leur définition. Comment les définir ? Y a-t-il des divergences entre les spécialistes dans la façon de les définir ?
Uwe Backes :
L’extrémisme – comme de nombreux autres termes du langage politique (démocratie, terrorisme, égalité, liberté) – fait partie des « essentially contested concepts » (Gallie) sur lesquels il est difficile d’obtenir un consensus dans un paysage scientifique pluriel. Il y a plusieurs raisons à cela. La plus importante : l’isme entraîne avec lui une connotation péjorative, profondément enracinée dans la tradition occidentale des idées, dont les origines remontent à la Grèce antique (Platon, Aristote). L’extrémisme est généralement un mot stigmatisant avec des éléments descriptifs et évaluatifs. Les extrêmes sont l’expression de ce qu’il faut absolument rejeter, d’un danger pour une existence digne de l’homme. Par conséquent, il n’y a guère d’individus ou de groupes politiques qui se qualifient eux-mêmes d’extrêmes/extrémistes.
Dans le contexte scientifique, on a tenté à plusieurs reprises de sortir le concept de son cadre normatif traditionnel, de le dénormativiser et fonctionnaliser. Les extrêmes/extrémismes deviennent alors des forces centrifuges d’un système social dont le centre (centre de gravité, culture majoritaire) dépend de conditions socio-économiques et de constellations historico-politiques changeantes. C’est épistémologiquement légitime, mais problématique du point de vue de la stratégie linguistique. Car dans ce cas, Hitler est certes extrémiste à Weimar, mais antiextrémiste sous le Troisième Reich. Cette conséquence terminologique désagréable est sans doute la principale raison pour laquelle les notions d’extrémisme sont généralement chargées de normes – explicites ou implicites.
Les controverses scientifiques portent par exemple sur le seuil à partir duquel on peut parler d’extrémisme. La menace ou l’utilisation de la violence est-elle une condition nécessaire ? Contre quelles normes est-il dirigé en premier lieu ? Quelles sont les caractéristiques minimales que recouvre le terme ? Certains auteurs l’associent en premier lieu à la misanthropie, à la négation des droits de l’homme et au mépris des postulats émancipateurs. D’autres mettent en avant l’anti-pluralisme et la volonté de concentration des pouvoirs (suppression des contrôles étatiques et institutionnels des pouvoirs).
Christophe Bourseiller :
J’observe une très grande imprécision sémantique autour du terme d’extrémisme qui veut tout et ne rien dire, généralement utilisée, comme le rappelle Uwe, sous la forme d’une épithète décrédibilisante, une grosse difficulté de la part des chercheurs à identifier l’objet d’études. On va considérer comme extrémisme un populiste, un terroriste. On va utiliser des mots très imprécis. Par exemple au début des années 2000, une mode des chercheurs était de considérer les « rebelles ». Qu’est-ce qu’un rebelle ?
Il y a deux acceptions du mot extrémiste : d’un côté ceux qui considèrent que l’on peut définir l’extrémiste par son comportement extrême – un centriste pourrait être extrémiste s’il se comporte de façon violente, extrême. Tout personne transgressive ou violente serait un extrémiste. L’autre définition porte sur l’idéologie. On se réfère à des catégories de droite comme de gauche – extrémismes de droite, extrémistes de gauche. Je m’intéresse à la fois au comportement et à l’idéologie. J’en viens à un cadre de définition de base : l’extrémiste est partisan d’une idée poussée jusqu’à son extrémité ; cette personne lutte pour un changement radical de société et surtout veut y parvenir par la violence, hors du cadre démocratique. Ce qui complique les choses, c’est que les partis extrémistes de droite comme de gauche participent aux élections, mais ils ne le font pas pour être élus, mais pour se faire connaître du grand public, pour accéder aux médias, ou pour toucher des subventions. Ces partis se présentent aux élections, mais avec un programme qu’ils définissent comme révolutionnaire qui considère qu’on ne peut changer la société que par le coup de force.
FA : le terme de « radical » ou « radicalité » est-il synonyme d’extrémiste ou d’extrémisme ? Y a-t-il d’autres termes qui pourraient s’apparenter au substantif extrémisme ?
UB : Le terme radicalisme est souvent utilisé comme synonyme. D’autres auteurs préfèrent une terminologie qui assimile l’extrémisme à l’anticonstitutionnalité (négation des valeurs minimales et des règles du jeu de la démocratie constitutionnelle) et réservent le radicalisme à une remise en question fondamentale des normes héritées au sein de l’arc constitutionnel. Il y a alors certes des démocrates radicaux, mais pas d’extrémistes démocratiques. L’identification de la ligne de démarcation n’est pas un problème banal. Elle est notamment rendue difficile par le fait que la plupart des extrémistes des XXe et XXIe siècles (dans ce sens) se sont compris/compris eux-mêmes comme des démocrates – tout en marchant le plus souvent sur des traces vulgaires-rousseauistes avec leurs idées directrices.
Un précurseur historique est le terme « fanatisme ». Dominique Colas a montré qu’historiquement, le terme était principalement utilisé comme antithèse de la societas civilis (koinonia politiké). Il en résulte un grand recoupement avec le concept des extrêmes. Les libéraux allemands ont utilisé le terme « Ultracismus » dans la première moitié du XIXe siècle pour désigner les courants politiques qui s’opposaient au projet politique de l’État de droit. Ils étaient souvent influencés par la France.
CB : Le mot radical me paraît assez peu opérant. Il fait appel à une radicalité, donc une racine d’une pensée. Or, par exemple, les catholiques intégristes ne me paraissent pas être revenus aux racines du christianisme. Je me méfie des expressions comme « se radicaliser », « être radical ». Le mot extrémisme me paraît plus pertinent.
FA : Qu’en est-il du rapport entre populisme et extrémismes ?
CB : la question des populistes est d’autant plus pertinente que les populistes se font régulièrement traiter d’extrémistes. Trump serait par exemple fasciste. Mais les populistes ne sont pas forcément extrémistes. Il s’agit d’un style politique qui consiste à mettre en avant le peuple contre les élites ; à vouloir opposer des réponses simples à des questions complexes ; à insister sur la prééminence d’un leader charismatique. Mais d’une part, il n’y a pas d’idéologie populiste, alors qu’il y a des idéologies extrémistes ; d’autre part, les partis populistes s’inscrivent dans le jeu démocratique puisqu’ils ne sont pas révolutionnaires, ils passent par l’élection et ne luttent pas pour un changement radical de société. L’exemple national-populiste français du Rassemblement national démontre néanmoins que les partis populistes sont généralement des partis qui disséminent dans le plus grand nombre des idées qui ont incubé dans des mouvements extrémistes, dans les marges de la société, pour ensuite se répandre. Cette question du populisme m’intéresse au plus haut point parce qu’il s’agit d’un style politique qui contribue à une extrémisation de la société, à la diffusion d’idées extrêmes dans la société y compris par des partis populistes pas forcément extrêmes. Le populisme est avant tout une stratégie. On voit bien comment cela s’est passé avec le Front National. Au départ, il y avait un mouvement extrémiste, Ordre nouveau, qui décide de créer un parti plus large pour disséminer leurs idées et va chercher un leader totalement extérieur au mouvement, pensant en faire une marionnette. Ce leader, c’est Jean-Marie Le Pen, c’est le troisième choix d’Ordre nouveau. Le Pen refuse de jouer ce rôle et prend son envol comme indépendant, tout en restant arrimé dans l’extrémisme, au moins jusqu’à la fin des années 80. Il y a d’une part des partis structurés idéologiquement et d’autre part des partis qui n’ont aucune structure idéologique, « fourre-tout », louvoyants, évoluant au fil du temps. On voit bien à quel point les électeurs de ces partis ne lisent pas réellement le programme, veulent revenir à un mon ancien, ont peur du changement, veulent fermer les frontières pour se protéger. Ils sont plutôt dans un désir de sécurité, très éloignés des textes théoriques des mouvements extrémistes. On voit les différences entre populisme et extrémisme. Cela ne signifie pas que le RN ne soit pas d’extrême-droite, je le qualifie comme tel. C’est toutefois un parti surtout national-populiste.
UB : Le populisme est sémantiquement aussi varié que l’extrémisme, selon qu’il désigne en premier lieu un discours, un style politique, une stratégie ou une idéologie. Si l’on définit le populisme par l’antagonisme entre une « élite politique » conçue comme homogène et la « vraie volonté du peuple » représentée par un parti, on peut voir dans l’anti-pluralisme une intersection avec un concept d’extrémisme largement répandu. On pourrait alors conclure que les populismes recèlent une tendance extrémiste, mais que les extrémismes n’ont pas nécessairement un penchant pour le populisme.
FA : le fonds légué par Christophe Bourseiller rassemble une documentation qui couvre aussi bien l’extrême-gauche que l’extrême-droite. Se pose inévitablement la question de la pertinence de rapprocher, comparer les extrêmes. Si pertinence il y a, quelle place accorder dès lors à l’idéologie ? Ou peut-on considérer précisément qu’il existe des convergences idéologiques, au-delà d’un répertoire d’action qui serait, entre autres, celui de la rupture et/ou de la violence ?
CB : l’extrême-gauche et l’extrême-droite ont un point commun, du point de vue comportemental. Les extrémistes de gauche et de droite partagent l’idée de parvenir au changement radical de société par la violence. Ce qui les différencie fortement, ce sont les attaches idéologiques. Le militant des extrêmes-gauches s’enracine dans une vision égalitaire communiste : il estime que tous les humains naissent égaux à la naissance et que c’est la société qui les modifie. Le militant des extrêmes droites estime qu’il y a une inégalité naturelle et il milite pour une société d’ordre nouveau respectant ces inégalités naturelles. Il s’agit d’une vision du monde totalement antinomique et irréconciliable. Mais on observe des rapprochements entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite, très ponctuels cela dit, sur certaines causes. En réalité, l’histoire des courants extrémistes, au moins depuis 1945, montre que l’extrême-droite est très fascinée par l’extrême-gauche qu’elle tente d’imiter alors que l’inverse n’est pas du tout valable.
UB : on a souvent affirmé que le concept d’extrémisme assimilait la « droite » et la « gauche ». Mais aucun auteur sérieux n’a jamais nié les différences fondamentales entre le communisme et le fascisme par exemple. Mettre les deux phénomènes sur un pied d’égalité en tant qu’extrémisme signifie désigner les points communs qui sautent aux yeux malgré les différences fondamentales (notamment idéologiques), comme l’a dit Christophe.
CB : jusqu’en 1991 cependant, les extrêmes se retrouvent sur l’anti-soviétisme ; on assiste à des convergences dans le cadre de la lutte contre l’unification européenne ; on assiste à des rapprochements possibles sur la question israélo-palestinienne, mais c’est là aussi très complexe. Des militants d’extrême-droite et d’extrême-gauche qui se rapprochent pour défendre les Palestiniens et des militants d’extrême-droite qui défendent les Israéliens. Je retiendrai surtout la volonté de la part de l’extrême-droite de puiser dans le corpus idéologique de l’extrême-gauche. Quand on lit dans le corpus idéologique de l’extrême-droite, on voit qu’il est fait référence à Lénine, à Proudhon, qu’il est fait référence par la suite à Che Guevara, à Guy Debord, à Hugo Chavez. Il y a Gramsci bien sûr. Il y a, à l’extrême-droite, une véritable fascination pour les corpus de l’extrême-gauche. L’inverse est impensable. L’extrême-gauche ne puise pas ses idées chez Sorel, Primo de Rivera ou Brasillach. Il y a là un intéressant décalage.
UB : j’ajouterai que ce n’est pas un hasard si les deux courants ont débouché sur des autocraties, car ils défendaient une prétention à l’absolu politique qui déniait à leurs concurrents politiques leur droit à l’existence. Tous deux étaient monistes au lieu d’être pluralistes, visaient la concentration des pouvoirs, combattaient les systèmes parlementaires, ne voyaient pas la nécessité d’une justice indépendante et foulaient aux pieds les droits de l’homme dans leur pratique politique.
FA : si l’on considère désormais le phénomène des extrémismes politiques dans la durée, peut-on considérer que leur naissance coïncide avec celle de la vie parlementaire ? de la Révolution française ? de la démocratie ? Et y a-t-il eu des évolutions sensibles, après 1917, après 1989 ?
UB : dans l’histoire des idées, le concept des extrêmes accompagne le constitutionnalisme en tant qu’antithèse. On le retrouve particulièrement souvent autour de la doctrine du regimen mixtum et de son environnement terminologique. Le parlementarisme est né dans ce contexte (contrôle des pouvoirs en développement, reconnaissance d’un pluralisme politique, consécration du droit à l’opposition). La Révolution française a marqué la géographie politique de l’Europe continentale (et indirectement de certaines parties de l’Amérique latine). Dans les parlements post-napoléoniens, la distinction entre gauche et droite ainsi qu’entre les formes modérées et extrêmes de la droite et de la gauche acquiert une validité canonique. Les dates de 1917, 1922 et 1933 marquent le triomphe des extrémismes politiques, associé à des revers internationaux pour le projet d’État constitutionnel démocratique. Elles organisent un soutien externe aux extrémismes affinitaires. Ils sont les précurseurs des centres de gravité actuels de l’autocratisation (Fédération de Russie, République populaire de Chine, Iran), qui développent des programmes de promotion du démantèlement de la démocratie, se répercutent dans de nombreuses démocraties européennes et y trouvent des « fellow travellers » disposés à les suivre.
CB : Il y a toujours eu des comportements extrêmes, des actes de violence extrêmes. L’extrémisme tel que nous le connaissons prend son ancrage en 1789 avec la naissance de l’Assemblée nationale (ultraroyalistes), puis, par la suite, sous la République, avec, à l’extrême-gauche, les plus radicaux des Sans-Culottes. Cette configuration n’a pas varié ; elle est propre aux démocraties. Par exemple, il faut attendre la chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS, pour qu’apparaissent des discours extrémismes en Russie (Pamiat par exemple). Les extrémistes sont des ennemis de la démocratie. La démocratie se distingue et se reconnaît par son acceptation de l’extrémisme. C’est pour cela que je ne suis pas partisan de la répression, de l’interdiction des extrémismes.
FA : comment expliquer la résurgence de l’extrémisme ces dernières années (Front national, black bloc, trumpisme, ligue du Nord), sans oublier les actions terroristes d’extrême-droite, la poussée de l’AFD, etc.) ? Est-ce un seul et même phénomène ?
UB : tous ces phénomènes présentent des facteurs de développement spécifiques à chaque pays : ils sont liés à des constellations d’acteurs, des capacités d’acteurs et des structures d’opportunité particulières. En outre, il convient d’identifier des conditions générales agissant au niveau international qui les relient entre eux dans leurs succès de mobilisation: la succession interminable de crises graves (crise financière partant des Etats-Unis, crise des réfugiés, pandémie de Covid, guerre d’Ukraine) avec des atteintes considérables aux conditions de vie des personnes ; les effets secondaires négatifs de la migration de masse ; d’autres côtés sombres de la mondialisation, comme la croissance de l’importance des groupes internationaux avec un contrôle insuffisant par les États démocratiques. Les difficultés des acteurs démocratiques établis à faire face aux multiples défis qui en découlent (auxquels s’ajoute la maîtrise du changement climatique) augmentent les chances de succès des concurrents qui font front contre « l’establishment politique ».
CB : les deux phénomènes sont différents. On assiste à une crise de la démocratie avec l’essor des partis populistes qui traduit une extrémisation de la société, à savoir la diffusion virale d’idées extrémistes dans la société via les partis populistes, principalement d’extrême-droite ce qui provoque un durcissement, une violence accrue. À côté de cela, se maintient un extrémisme activiste qui n’a en fait jamais disparu. Le nombre d’activistes à l’extrême-gauche, comme à l’extrême-droite, est faible : environ 2000 de chaque côté. Néanmoins, ces mouvements extrémistes bénéficient d’une caisse de résonnance dont ne bénéficiaient pas leurs aînés, c’est le web. Il y a là un effet de grossissement, de loupe : l’action d’une dizaine d’individus casqués prenant d’assaut une banque ou une voiture de police est répercutée à l’infini sur le web, donnant l’impression d’une recrudescence de violences, alors que leur nombre est très inférieur à celui du début des années 70.
FA : peut-on parler d’étanchéité concernant les idées et valeurs véhiculées par les extrémismes et celles des partis « intégrés » ou parlementaires ? Ou y a-t-il contamination, récupération ? entre d’autres termes, l’extrémisme a-t-il un avenir politique autre que celui de la protestation, de la revendication radicale, du projet d’une rupture qui n’arrivera peut-être pas ?
CB : il y a dans les mouvements extrémistes deux stratégies qui apparaissent. Il y a d’abord les doctrinaires qui s’en tiennent à l’évangile prescrit par leurs courants respectifs, un évangile incapacitant : suivre à la lettre leur doctrine ne les aide pas à réaliser leurs buts politiques. Puis il y a les pragmatiques qui cherchent vraiment à parvenir à la Révolution. Ils mettent en place des stratégies qui le leur permettent. Le courant en France qui prédomine dans l’extrême-gauche léniniste, c’est le courant trotskyste. Leur force tient au fait qu’il s’agit d’une école de pensée forgée dans l’adversité avec une notion de pragmatisme avec l’idée fondamentale selon laquelle on n’a pas besoin d’être nombreux pour avoir de l’influence. Dès lors, plutôt que d’essayer de créer un parti de masse, les courants trotskystes se donnent pour but de prendre le contrôle des partis de masse existants. Certaines organisations trotskystes sont des groupuscules de leaders avec un millier, deux mille adhérents, mais ces adhérents sont tous des dirigeants de partis, de syndicats, d’associations, dont la force de frappe est sans commune mesure avec leur petite taille. Le tout nouveau parti anticapitaliste de Philippe Poutou est une toute petite organisation de 700 membres qui contrôle l’Union syndicale solidaire forte de 80 000 adhérents. On voit bien le rapport numérique entre les deux.
Cette capacité à pratiquer l’entrisme ou à prendre le contrôle des appareils contribue évidemment au durcissement d’un certain nombre de discours politiques, notamment à gauche. On voit cette capacité à l’œuvre avec le cas particulier de La France Insoumise. Ce n’est pas un parti d’extrême-gauche, il relève de la gauche de la gauche, de la gauche populiste. C’est un parti qui n’est pas révolutionnaire, mais au sein de LFI, il y a néanmoins un certain nombre de courants d’extrême-gauche qui agissent dans le but de durcir ce mouvement, et dans le but d’inscrire ce mouvement dans le cadre d’une stratégie de crise sociale menant à la Révolution. On s’aperçoit finalement que d’un côté, à gauche, si l’on regarde bien l’influence des extrémistes aujourd’hui, l’influence de l’extrême-gauche passe par la prise de contrôle des appareils dans le but d’une extrémisation de la société ; l’extrême-droite a quant à elle réussi à peser en impulsant ce style politique qu’est le populisme dans le but d’une extrémisation de la société. C’est le principe d’Archimède : qu’on me donne un point d’appui, je soulèverai le monde. Les extrêmes ont compris qu’ils n’ont pas besoin d’être nombreux pour pouvoir peser sur la société. Les extrémistes aujourd’hui pèsent d’un poids plus lourd qu’il y a une trentaine d’années.
UB : les acteurs extrémistes et démocratiques sont en concurrence, s’influencent mutuellement et agissent les uns sur les autres de manière complexe. Les processus de radicalisation et de déradicalisation modifient la structure de la concurrence. Les partis qui se déradicalisent se livrent à une compétition de réputation avec des concurrents plus radicaux (réelle ou supposée), dans le but d’augmenter leur capacité à former des coalitions.
Mais ce serait sous-estimer le phénomène de l’extrémisme et de la tendance autocratique que de n’y voir qu’un reflet des faiblesses de la démocratie et des acteurs qui la soutiennent. Les autocraties sont historiquement plus anciennes que les démocraties. Elles peuvent faire valoir des avantages qui semblent indéniables : une direction concentrée permet de réagir plus rapidement aux défis. Le philosophe-roi (ou le techno-autocrate de la Silicon Valley) dispose d’une vision supérieure et voit bien au-delà des affaires politiques courantes. Dans les situations d’urgence, les gens apprécient souvent un leadership autoritaire. Les longs débats parlementaires apparaissent alors pour beaucoup comme des bavardages inutiles qui ne mènent pas à des solutions rapidement efficaces. Du point de vue de l’histoire des idées, les idées du pluralisme des partis et de la concurrence des groupes d’intérêts ont eu du mal à s’imposer face aux conceptions monistes. Les vertus et les modèles de la concorde (concordia), de l’unité et de la cohésion sont restés longtemps dominants. À l’époque des extrêmes, les grandes promesses quasi-religieuses ont gagné du terrain. Ils utilisent des prédispositions anthropologiques telles que la nostalgie de la rédemption et de la libération, de la clarté des conditions de vie, de la sécurité et de l’ordre, de l’identification avec des groupes de « nous » qui se rassemblent en une unité sans jointures contre des ennemis réels ou imaginaires.
FA : peut-on dresser un portrait-type du dirigeant, militant, sympathisant ou électeur – le cas échéant – d’un mouvement extrémiste ? Y a-t-il une ou des trajectoires – sociologiques, géographiques, historiques – particulières et repérables qui mènent à l’extrémisme ?
CB : difficile de répondre à cette question. J’ai personnellement identifié un binôme comportemental qu’on observe chez tous les extrémismes : un mélange de violence et de transgression. Beaucoup de violence dans la vie quotidienne, dans les rapports humains, beaucoup de dureté aussi, l’idée hiérarchique, le culte du chef, voire le droit de cuissage, la violence des services d’ordre, le cassage de figures quand on n’est pas d’accord avec l’autre. Et en même temps, une idée de transgression, l’idée qu’on est au-dessus des lois, qu’on n’est pas astreint au règlement des autres, l’idée qu’on a la possibilité de se libérer des liens sociaux. Cet aspect libérateur et transgressif, on le retrouve par exemple, dans les maximes situationnistes : vivre sans temps mort et jouir sans entraves, la propriété c’est le vol (comme le disait Proudhon).
FA : le droit de cuissage ?
CB : je fais allusion au cas du leader anglais Gerry Healy[1] qui avait constitué auprès de lui un harem de militantes qui devaient accepter de se soumettre à ses caprices sexuels sous peine d’être exclues. C’est un cas assez fort, qui n’est sans doute pas si exceptionnel que cela. Je pense que c’est avéré dans d’autres partis extrémistes.
En ce qui concerne le portrait-type des leaders, dans le cas des partis réellement extrémistes, on peut affirmer que la très grande majorité appartient aux classes moyennes voire supérieures, très éduquées et instruites.
UB : comme le montrent les résultats de la recherche sur la radicalisation, les explications des diverses « voies vers l’extrémisme » doivent se situer à différents niveaux (niveau micro : individus ; niveau méso : milieux, groupes, structures d’opportunité ; niveau macro : conditions politiques, sociales, économiques et culturelles nationales et internationales) et tenir compte à chaque fois d’une multitude de facteurs d’attraction et de répulsion possibles. Les alternatives « modérées » et « radicales », compatibles ou incompatibles avec la démocratie, forment un ensemble de relations dont la dynamique est notamment déterminée par les différents problèmes et leur perception (réalité des perceptions). Le fait que les extrêmes se renforcent mutuellement n’est pas une loi de la nature. Outre les effets stimulants, il faut tenir compte des effets absorbants, tels que ceux qui résultent de l’acculturation ou de l’attrait pour les formes d’action non violentes. Si l’on fait soigneusement le bilan de tous les facteurs d’action possibles favorisant la radicalisation et de leurs « adversaires », on arrive finalement à un résultat décevant: compte tenu de la diversité et de l’enchevêtrement des mécanismes d’action avec des parts significatives de situation et de contingence, les processus de radicalisation individuels et collectifs peuvent certes être expliqués a posteriori, mais ils peuvent encore moins être prédits de manière fiable que les phénomènes météorologiques locaux.
[1] Thomas Gerald Healy (1913-1989) est le co-fondateur du comité international de la IVe Internationale, fondateur et leader de la Socialist Labour League devenue en 1973 Workers Revolutionary Party. Les accusations d’abus sexuels envers les militantes de son parti ont été lancées par ses compagnons de route dans la presse britannique en 1985 et, avec d’autres chefs d’accusation, ont conduit à son expulsion.

