Commentaire sur un poster de Huey Newton

par | 5 mars 2026 | Divers, Extrêmes gauches

(Ce texte commentant un celebre poster de Huey Newton, posant en tenant à la main une sagaie, a été rédigé en 2025).

Fichier:Huey Newton, portrait photograph by Blair Stapp.jpg — Wikipédia

Cette affiche au petit format a été imprimée aux Etats-Unis en 1968. Elle correspond à la mode des « posters », ces affiches que l’on peut alors acquérir en magasin pour décorer sa chambre et qui font l’objet d’un engouement. Che Guevara est en France le numéro un des ventes de poster, mais cette image forte de Huey P. Newton, qui pose en chef de tribu africaine, est également populaire. On peut notamment l’acquérir en 1969 et 1970 pour un prix modique à la Librairie Git-Le-Cœur 6 Rue Git-Le-Cœur (Paris VI), qui est alors tenue par le mouvement maoïste Vive la révolution (VLR). Elle a été imprimée en Californie par le Black Panther Party. Coiffé d’un béret noir et vêtu d’une veste de cuir, le président du Black Panther Party, qui n’a pas 30 ans, pose, avec une sagaie dans la main droite, et dans la gauche un fusil mitrailleur.

Méfions-nous toutefois des confusions. Contrairement à Malcolm X, à Stokely Carmichael, à Elijah Muhammad, ou à Leroi Jones, Huey P. Newton n’est pas un nationaliste noir. Il ne milite pas pour une société noire homogène. Il se réclame au contraire du marxisme et veut mobiliser le prolétariat noir dans le but d’une révolution globale. Il lancera d’ailleurs une coalition arc-en-ciel, avec des blancs et des Latinos.

Qui est précisément Huey Newton ? Huey Percy Newton nait le 17 février 1942 à Monroe en Louisiane. Il est fils de pasteur. Son père l’a prénommé Huey en hommage au leader populiste et ancien gouverneur de Louisiane Huey Long. En 1945, la famille déménage pour la ville d’Oakland, en Californie, dans la baie de San Francisco. Il fait des études de droit au Merritt College, où il découvre les livres de Karl Marx, de Lénine, de Mao Zedong.

En parallèle, Huey Newton flirte avec la violence et la délinquance. En 1964, il est arrêté pour agression armée, après avoir poignardé un certain Odell Lee avec un couteau à viande. Huey Newton est un sanguin, qu’il ne faut pas importuner… Il est condamné à six mois de prison. Avec son condisciple du Merritt College Bobby Seale, il crée en octobre 1966 le Black Panther Party for Self-Defense. Initialement nationaliste et influencé par Malcolm X, le parti se distingue d’emblée par l’accoutrement paramilitaire de ses membres bottés, et tout de cuir vêtus. Les femmes arborent des coiffures afros.

À l’aube du 28 octobre 1967, Huey Newton est au cœur d’un nouveau fait divers. Il termine une fête arrosée quand il est contrôlé par le policier John Frey. Celui-ci, reconnaissant Newton, demande du renfort. À l’arrivée de son collègue Herbert Heanes, des coups de feu sont échangés. Huey Newton est blessé. John Frey, qui a essuyé quatre coups de feu, meurt en moins d’une heure. Le policier Herbert Heanes est pour sa part dans un état critique. En septembre 1968, Newton est condamné à quinze ans de prison, mais il est libéré au bout de deux ans.

On mesure ici l’ambivalence du Black Panther Party. Le BPP quand il manifeste, exhibe sans complexe des armes à feu. À partir de 1967, il organise des patrouilles d’autodéfense armée, pour lutter, non contre la délinquance, mais les violences policières, ce qui pousse le FBI à surveiller tout particulièrement le turbulent groupement par le biais de manœuvres d’infiltration, et par une surveillance particulière dans le cadre de l’opération Cointelpro. En 1969, la police conduit treize raids sur des locaux du parti, et à la fin de l’année, on estime que trente Black Panthers risquent la peine de mort, quarante la perpétuité, cinquante-cinq des peines de prison allant jusqu’à trente ans. Il est vrai que des militants se trouvent au cœur de plusieurs affaires. Par ailleurs, leurs arrestations sont souvent marquées par des échanges de coups de feu.

En avril de la même année, vingt-et-un cadres du chapitre de la Côte Est sont arrêtés puis inculpés au motif d’« association de malfaiteurs en vue de commettre des actes terroristes ». Les Panther 21 font l’objet d’une intense campagne de soutien, à laquelle participe notamment le chef d’orchestre Leonard Bernstein. Parmi les inculpés figure Afeni Shakur, la mère du rappeur Tupac Shakur. Huey Newton désavoue finalement les Panther 21, coupables selon lui d’une dérive terroriste. Le Black Panther Party est alors soutenu par de nombreux artistes et intellectuels, qui vont de la cinéaste Agnès Varda à l’écrivain Jean Genet.

Le 4 décembre 1969, le FBI et la police de Chicago prennent d’assaut le domicile de Fred Hampton, qui négocie alors une alliance avec un gang : les Black P. Stone. Hampton et l’un des camarades sont tués par balles. Ce ne sont que quelques exemples, parmi beaucoup d’autres.

En 1970, après sa sortie de prison, Huey Newton décide pourtant de s’assagir. Il structure le parti et le transforme progressivement en une formation traditionnelle d’environs cinq mille membres. Il multiplie les programmes de « petits déjeuners gratuits » de cliniques gratuites et d’aide à l’emploi. Il défend enfin la libération de la femme. Il s’emploie aussi à purger le parti des éléments qui prônent encore la lutte armée ou sont proches des gangs. En 1971, la direction nationale exclut la section internationale du parti, dirigée depuis Alger par Elridge Cleaver, ainsi que les chapitres de New York et de Los Angeles.

En septembre 1971, Huey P. Newton est invité à visiter la Chine, en compagnie d’Elaine Brown et de Robert Bay. Il y reste dix jours et reçoit un accueil de chef d’Etat. À chaque étape, il est accueilli par des milliers de personnes qui brandissent le Petit Livre rouge. Il rencontre l’ambassadeur de Corée du Nord, celui de Tanzanie, puis des délégations du Nord-Vietnam et du « Gouvernement révolutionnaire provisoire » du Sud-Vietnam. Il ne voit pas Mao Zedong, mais s’entretient deux fois avec le Premier Ministre Zhou Enlai. Il est également reçu par la femme de Mao, Jian Qing.

Le parti poursuit cependant sa « normalisation ». En 1973, Bobby Seale se présente à la mairie d’Oakland. Il obtient au premier tour 19,26 % des voix, mais échoue au second. De son côté, Ericka Huggins rejoint le conseil municipal de Berkeley.

Huey P. Newton apparait comme l’insubmersible timonier non élu du Black Panther Party. Il finit par considérer l’organisation comme son bien personnel. Ignorant toute démocratie, il règne en autocrate et se sert dans les caisses. Son intransigeance forge son isolement.

Lentement mais surement, le parti s’étiole au rythme des départs.

Quant à Newton, il renoue avec ses vieux démons. Le 6 août 1974, il tire sur une adolescente de dix-sept ans, Kathleen Smith, qui se prostitue à Oakland. Elle lui aurait mal parlé. Elle meurt trois mois plus tard des suites de sa blessure. Il est également accusé d’avoir agressé son tailleur, Preston Callins, pour la même raison. Libéré sous caution, il s’enfuit avec sa petite amie, Gwen Fontaine, à La Havane. Il séjourne à Cuba jusqu’en 1977. En son absence, c’est la fidèle Elaine Brown qui prend la tête du BPP.

À son retour, organise-t-il une série de règlements de compte ? En octobre 1977, trois Black Panthers tentent d’assassiner Crystal Gray, qui fut le témoin du meurtre de Kathleen Smith. Hélas, ils se trompent de maison. Pendant la fusillade, un Panther, Louis Johnson, est tué, et les deux autres s’enfuient. Ceux-ci se planquent du côté de Las Vegas. Huey Newton souhaite apparemment faire assassiner tous les témoins de l’affaire.

En 1982, il est accusé du détournement de six cent mille dollars d’aide publique destinée à l’Oakland Community School. Il décide alors de dissoudre le Black Panther Party.

Il est finalement assassiné le 22 aout 1989, à 47 ans.

 

Christophe Bourseiller

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