Etude sur Le Voyou, organe de provocation et d’affirmation communiste

par | 5 mars 2026 | Extrêmes gauches

(Etude sur le n°1 du journal Le Voyou, 1973, par Frédéric Attal et Christophe Bourseiller. Parue dans Parlement (s) n°43, 2026).

 

« Le Voyou se présente » (mars 1973)

 

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La parution de ce « journal » entreprise par quelques individus regroupés pour l’occasion nous semble une nécessité qui comporte en même temps ses limites

  • La théorie révolutionnaire ne peut plus se diffuser exclusivement sous forme de revues théoriques qui, ces dernières années, ont, de manières différentes dues à leur différence d’origine, remis en évidence le projet révolutionnaire communiste (Invariance, Le Mouvement Communiste, Négation, etc.). Ces ou des revues subsisteront nécessairement un certain temps pour l’indispensable éclaircissement théorique. […]
  • L’acquis théorique essentiel au point actuel, commence à s’investir dans les faits, dans « l’actualité » des difficultés du Capital et des luttes prolétariennes les plus radicales.
  • Dans tous les aspects, le mythe du réformisme s’effondre : de plus en plus nettement l’alternative se pose entre la révolution et la contre-révolution, entre le mouvement communiste et le mouvement de destruction physique de l’humanité par le Capital, y compris par le biais de la destruction du milieu naturel. Il n’y a plus de place pour le progrès à l’intérieur du capitalisme, mais seule la destruction universelle du mode de production capitaliste peut permettre le progrès de l’humanité.

 

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[…] Dans toutes les manifestations importantes du prolétariat se redéfinissant comme le négatif à l’œuvre, tous les représentants du Capital ont immédiatement exprimé ce que ces manifestations avaient de déraisonnable, de malhonnête pour lui, en traitant les prolétaires révoltés de voyous. Le prolétaire honnête, honorable et honoré par la consommation, c’est celui qui assume sans discussion sa fonction pour le Capital. Le voyou, c’est celui (souvent le même) qui, à un moment quelconque, refuse cette fonction […]. Le voyou, c’est aussi celui à qui le Capital lui-même est contraint de refuser toute fonction et qui est désormais inintégrable à sa communauté matérielle. Le terme « voyou » désigne le caractère « minoritaire » et temporaire des révoltes et des révoltés, la possibilité qu’a le capital de les circonscrire socialement, de les enfermer pour éviter la contagion. Et le « reste » du prolétariat s’acceptant […] est lui-même porteur de cette « injure », Il ressent lui-même ces révoltes comme des provocations à son existence de marchandise continuant à se négocier sur le marché du travail. En Pologne, lors des émeutes de décembre 70, l’accusation initiale d’hooliganisme a dû être retirée par le pouvoir devant l’ampleur du mouvement, mais aussi parce que celui-ci retombait dans la discussion avec la bureaucratie, autrement dit les hooligans redevenaient « la digne classe ouvrière » faute d’avoir pu devenir le mouvement communiste.

Précisons que nous employons le terme « minoritaire » pour l’opposer à la généralisation du besoin du communisme dans la société. Dans ce dernier cas la manifestation de ce besoin peut être déclenchée par certains groupes ou communautés minoritaires, mais elle est alors reprenable immédiatement par l’ensemble. Aujourd’hui, au contraire, les minorités qui manifestent leur besoin constant du communisme sont encore isolées. Elles sont circonscrites principalement dans les ghettos de chômeurs à vie des U.S.A. ou de la zone non-développée (Watts ou Madagascar), dans les délinquants qui refusent le travail mais se réintègrent par effraction dans la communauté matérielle du Capital.

Cependant les difficultés actuelles du système et ses plans de survie (rapport Mansholt, projet de réorganisation du travail) annoncent déjà le moment où la majorité des hommes prolétaires encore « adulés » se verront refuser cette communauté matérielle et le moment où le marchandage de la force de travail se fera à un niveau trop bas : pour être accepté par le capital variable. Alors le besoin du communisme (formation de la communauté humaine) sera un besoin ressenti par la société ; le prolétariat dans son ensemble ne se préoccupera plus essentiellement des moyens de sa survie, mais tendra à en imposer la destruction ; et il n’y aura plus de voyous, mais le mouvement communiste dominant et pouvant s’affirmer positivement dans l’immédiateté des besoins-nécessités de l’humanité.

Pour l’instant, le mouvement communiste ne peut qu’assumer toute la provocation qu’il exprime en se manifestant. Provocation envers le capital variable qui se supporte, provocation envers les rackets politiques qui se nourrissent de cette acceptation. Précisons qu’il ne faut pas voir dans le titre « Le Voyou » une quelconque apologie du délinquant, du blouson noir ou de leurs équivalents. Le blouson noir politisé n’est que l’envers du politicien se déguisant en blouson noir ; la délinquance n’a que faire de son addition à la politique, elle se dépassera en affirmation pratique du communisme… ou de la destruction de l’humanité.

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La parution est forcément irrégulière, puisqu’il n’est pas question d’avoir quelque chose à dire sur commande, et parce que quotidiennement, hebdomadairement, ou mensuellement, c’est encore le capital qui domine, qui vit de l’activité humaine totalement soumise à ses nécessités de valorisation. La vie quotidienne, c’est celle de l’humanité prolétarisée en tant qu’objet du Capital. L’actualité est encore généralement le spectacle de cette quotidienneté. Et elle est suffisamment omniprésente dans notre vie pour que nous n’ayons pas à en rendre compte à notre tour, en remâchant notre misère pour mieux la digérer ! Nous laissons ces soins à « Libération », journal à scandales de gauche.

Le militantisme est le produit de la phase actuelle où les luttes ne se généralisent pas. Le militantisme, permanence de l’intervention et de l’information, reflète la permanence de la contre-révolution. Il glorifie l’existence du prolétariat et tait sa tâche historique — désormais immédiate d’auto-suppression ; car sans prolétariat le militantisme n’existe pas. Les partis et groupes politiques permanents exercent forcément un racket sur le prolétariat : celui-ci est l’équivalent général par lequel les sectes dites révolutionnaires mesurent leurs programmes, et leurs programmes, bien sûr, sont l’aménagement sous diverses formes de l’existence du prolétariat (pouvoir ouvrier, gouvernement des travailleurs, autogestion, etc.).

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[…]

Au lieu de se fédérer pour ne rien faire ou faire n’importe quoi, nous ressentons le besoin de nous retrouver pour agir dans le sens du mouvement lorsque celui-ci le permet, c’est-à-dire, lorsqu’il est assez puissant pour nous inclure. Fédéralisme et centralisme, concepts idéologiques, sont les faux-problèmes que pose la contre-révolution, l’exclusion du mouvement réel lorsque le système est sans faille importante. Ces faux problèmes disparaissent avec et dans le mouvement social révolutionnaire.

Le degré d’inclusion dépend de la force et de l’extension du mouvement. La fréquence et la forme de notre intervention sont déterminées par ce degré d’inclusion : ainsi dans une lutte circonscrite dans l’espace et le temps mais manifestant une forte radicalité, l’intervention sera plus immédiate et plus pratique (tracts, affiches, etc..). Le « journal » n’est pas une détermination a priori de forme d’intervention, il est dans ce numéro une première manifestation de cette intervention déterminée par son objet : élections, Vietnam… […]

 

 

Commentaire :

 

Dans la période qui court de 1969 à 1974, on assiste à la répétition invariable d’un troublant phénomène. Étudiants, lycéens ou salariés convoquent une manifestation. Le cortège se forme sagement sous la surveillance sourcilleuse de son service d’ordre, puis s’ébranle doucement sur un large boulevard. Devant la tête de la manifestation, on voit soudain grandir une meute informelle, constituée de bandes peu identifiables. Il y a des loubards, des intellectuels, des militants, des infiltrés de tous poils. Certains sont coiffés de casques, armés de matraques ou de barres de fer. À peine la démonstration syndicale a-t-elle démarré qu’ils se ruent sur les vitrines des magasins, se livrent au pillage et attaquent les cordons de CRS dans le but de provoquer un affrontement généralisé.

Tout semble avoir commencé le 5 juin 1971, quand plusieurs centaines d’incontrôlés « organisent » une manifestation « sauvage », non autorisée, dans lequel retentit pour la première fois le slogan : « Vol, pillage, sabotage ». Les manifestants s’adonnent justement à un pillage systématique des boutiques du Quartier Latin. Qui sont ces mystérieux délinquants, dont le nombre varie entre quelques dizaines et plusieurs milliers, en fonction de la taille des manifestations qu’ils perturbent ? On trouve de tout, dans les « cortèges de tête » des années 1970. Mais les mots d’ordre qui reviennent le plus souvent proviennent d’une part, de l’ultra-gauche, de l’autre, du communisme libertaire.

C’est dans ce contexte qu’on voit éclore en 1973 et 1974 une presse « incontrôlée » qui défend le pillage et la provocation, avec des arguments théoriques. C’est le cas du Voyou, organe de provocation et d’affirmation communiste. Un journal éphémère, dont ne parait en mars 1973 que le n°1, mais qui se trouve au format tabloïd, avec une adresse d’imprimeur et un directeur de publication nommé Nicolas Will. Détail intéressant : Le Voyou est imprimé par les Éditions Polyglottes, 232 Rue de Charenton (Paris XIIe). Or, cette maison a été fondée en 1947 par Jacques Chapnik et son fils Henri, qui s’en occupent encore en 1973. Elle a notamment fabriqué clandestinement 3 000 faux visas pour aider des candidats au départ pour la Palestine à la fin des années 1940. Elle s’inscrit dans l’héritage du mouvement ouvrier juif, qui a toujours eu une composante libertaire.

Dans l’éditorial du seul numéro paru, affleure la thématique et le vocabulaire propres à l’ultra-gauche nourrie par le situationnisme et se réclamant de la gauche germano-hollandaise et de la gauche italienne.

 

Le programme : détruire ou être détruits

 

Le Voyou revendique d’emblée sa situation de marginalité. Ses pères fondateurs ne sont que « quelques individus » dont il est même précisé qu’ils sont « regroupés pour l’occasion », une manière de se démarquer de toute forme d’organisations de militants unis par une idéologie et de se défier des revues censées fédérer rédacteurs et lecteurs autour de principes politiques et philosophiques gravés dans le marbre. Les mots « minorités » et « minoritaire » reviennent quatre fois dans l’extrait présenté, témoignant d’une posture fièrement assumée.  Le voyou ne se veut cependant pas seulement « minoritaire », il est plus radicalement « inintégrable ». Il refuse concrètement toute insertion dans la société capitaliste et matérielle. C’est le deuxième champ sémantique de l’éditorial : l’opposition nette – le verbe refuser, répétée quatre fois, comme à la fois une injonction lancée au prolétariat et, à nouveau, une posture provocatrice – à la « communauté matérielle » du Capital (trois occurrences). Le terme de communauté matérielle – opposée à la fin du point 2 à la « communauté humaine » réalisée par l’avènement du communisme – plutôt que de société matérielle, est en soi intéressant : il suppose une complicité passive, explicite dans le texte, du prolétariat. Celui-ci est en effet décrit comme assumant « sans discussion sa fonction pour le Capital », à savoir acceptant activement ou passivement son insertion dans la société de consommation (« honoré par la consommation », « marchandise continuant à se négocier sur le marché du travail »). Le voyou est le prolétaire conscient du piège qui lui est tendu : il se révolte, seul contre tous s’il le faut, contre l’enfermement, l’isolement où le Capital entend le tenir pour éviter la « contagion ». Le voyou anticipe également le moment où le prolétariat sera exclu de la « communauté matérielle » – « le moment où le marchandage de la force de travail se fera à un niveau trop bas » – une formule qui rappelle l’analyse marxiste des contradictions du capitalisme et de sa crise à venir.

Le troisième champ sémantique est celui de la « destruction » (cinq occurrences du mot dans l’extrait proposé). Le voyou se revendique des actions violentes, de pillage et de casse qui se produisent un peu partout en Europe et aux États-Unis. Les modèles ne manquent alors pas. Le plus célèbre étant les émeutes de Watts, dans la banlieue de Los Angeles, les 13-16 août 1965, des émeutes de classe qu’analysait ainsi Guy Debord, le père du situationnisme et l’un des inspirateurs théoriques du Voyou : la « publicité de l’abondance » incite à exiger tout, tout de suite : le pillage c’est la réalisation sommaire de la promesse communiste de satisfaire chacun selon ses besoins[1]. En Espagne, lorsque le régime de Franco garrotte en Espagne plusieurs libertaires pratiquant la lutte armée et membres du MIL, le Mouvement ibérique de libération, le mouvement des provocateurs et casseurs atteint son paroxysme (1973). Tous les regards se focalisent sur Salvador Puig Antich. Les rassemblements de soutien à Puig Antich rassemblent parfois plusieurs milliers de « casseurs ». Ceux-ci ne se contentent pas de charger la police. Ils diffusent en parallèle une prose abondante sous la forme de tracts anonymes, dispersés à la barbe des services d’ordre : « Vive la provoc !! », clame un tract jaune, diffusé en 1974 : « Bas les masques ! Gauchistes, vous nous faites vieillir !! (…) Le détournement, le sabotage sont des armes efficaces. (…) La meilleure critique de l’école est celle de l’allumette. (…) Ah ! Qu’il est bon de détruire tout ce qui nous a empêchés de vivre ! Plus rien ne nous arrêtera ! ». C’est en 1973 toujours, que Dario Fo écrit l’une de ses pièces les plus célèbres, Non si paga ! Non si paga ! (Faut pas payer) où de jeunes ménagères volent dans un supermarché des denrées alimentaires qui avaient brutalement augmenté jusqu’à devenir inabordables pour des familles ouvrières ou d’employés. Il est également intéressant de noter que Le Voyou associe, non sans quelques raisons, ces révoltes à ce qui s’est passé en Pologne en décembre 1970. Dans les villes portuaires de la Baltique (dont Gdansk), le prix des denrées alimentaires et de première nécessité, contenus de façon artificielle depuis 1956 pour des raisons politiques par Gomulka, augmenta spectaculairement provoquant des émeutes durement réprimées, le gouvernement utilisant la terminologie classique alors de « hooligans » pour désigner les prolétaires révoltés[2]. Le parallèle est révélateur : non seulement « hooligans » est le mot russe pour voyou – l’éditorial assimile les gouvernements des pays démocratiques occidentaux à la dictature des partis communistes de l’Europe centrale et orientale sous influence soviétique – mais en outre, un signe équivalent est établi entre la société capitaliste occidental et la société socialiste de l’autre côté du rideau de fer.

La destruction réclamée de cette société, de la « communauté matérielle » est considérée comme le seul moyen de lutter contre « le mouvement de destruction physique de l’humanité par le Capital, y compris par le biais de la destruction du milieu naturel ». Intervient alors le thème de la défense de l’environnement qui fait écho en rapport Mansholt cité plus loin. Rappelons que la lettre du futur président de la commission européenne, écrite en 1972 et adressée à son prédécesseur (Malfatti), inspirée par les réflexions du club de Rome, alertait sur les risques d’une croissance matérielle qui ne pouvait se poursuivre, sur l’impact négatif à venir sur l’environnement, sur la nécessité de tenir compte des biens immatériels (santé, école) et de s’attaquer aux inégalités de richesse au sein des pays européens comme dans le monde. Il est toutefois évident que le rapport Mansholt, comme toute tentative réformiste, est tournée en dérision par Le Voyou, décriée comme un « plan de survie » du capitalisme cherchant à se sauver. « Il n’y a plus de place pour le progrès à l’intérieur du capitalisme », proclame d’emblée Le Voyou. Celui-ci ne se reconnaît nulle part dans le champ politique des années 70.

 

Où se situe Le Voyou ?

 

Tant dans ses postures que dans son vocabulaire, le Voyou hérite des situationnistes. Cela concerne l’ensemble des provocateurs comme en témoigne un tract diffusé en 1973 : « (…) La meilleure critique du monde de la marchandise, c’est donc pas le pillage ? – On l’a produit, on nous l’a volé, on le reprend-. C’est pas d’étrangler l’épicier ? La réponse, les gauchistes l’ont prise dans les dents ». Le dernier texte de l’International situationniste, en 1972, associe la lutte contre les nuisances à la lutte des classes. La survie du prolétariat passe par la rupture avec le progrès technique et la recherche à tout prix de la rentabilité[3].

La destruction prônée par Le Voyou rappelle le luddisme. On peut rappeler qu’au sein de l’ICO (Informations-Correspondances-Ouvrières), qui est l’un des principaux foyers d’émergence de la contre-culture soixante-huitarde dont se réclame l’éphémère mensuel, s’agrège le groupe italien LUDD (1968), influencé par les situationnistes français et qui fait l’éloge du sabotage et de la lutte anti-économique. L’ICO prône également parmi d’autres injonctions provocatrices le pillage d’un supermarché[4].

« Les gauchistes », comme toute organisation politique qui prétendrait représenter les intérêts du prolétariat sont précisément l’une des cibles de l’éditorial. Le Voyou et celles et ceux qu’il représente refuse tout compromis. Les affrontements avec les services d’ordre trotskistes de la Ligue communiste et de l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS) sont fréquents : « Camarades, dénonçons les agents de la contre-révolution trotskiste », s’exclame un tract distribué en 1973 : « L’amour, l’orgasme, le bonheur, ça n’a rien à voir avec la virilité fasciste de l’AJS ». Les incontrôlés deviennent la bête noire des services d’ordre d’extrême-gauche. La CGT les traque avec hargne. Le rejet des organisations d’extrême-gauche est sans appel. Le point 3 de l’éditorial le martèle. Loin de défendre comme ils le prétendent le prolétariat, « les partis et groupes permanents » le « rackettent ». Sous ce vocable (racket), Le Voyou désigne peut-être les cotisations mais plus sûrement l’illusion de tout programme, tout révolutionnaire qu’il soit et de toute action militante, considérée comme partie intégrante du système, donc assurant la « permanence de la contre-révolution ». Dans le contexte du Programme commun (1972), il est également important de dénoncer « le mythe du réformisme » voué à « s’effondrer ».

L’information quotidienne véhiculée par les journaux, même de gauche, est tout aussi rejetée. Accusant Libération qui vient tout juste de sortir son numéro 0 préparé entre autres par des dirigeants de la Gauche prolétarienne, de « journal à scandales de gauche », Le Voyou reprend une thématique des situationnistes selon lesquels « l’actualité est encore généralement le spectacle de cette quotidienneté » (c’est nous qui soulignons).

Dans l’esprit des rédacteurs du Voyou, il s’agit de sortir du cénacle des revues théoriques, pour passer à la grande diffusion. Le journal s’inscrit clairement dans l’héritage de l’ultra-gauche, et plus spécifiquement dans celui des gauches germano-hollandaises et des gauches italiennes. Il contient une forte critique du Nord-Vietnam, à une époque où la majorité des gauchistes militent pour « la victoire du peuple vietnamien » : « La victoire du peuple vietnamien signifie la défaite du prolétariat de ce pays. » Il affirme aussi que les « Comités de lutte maoïstes » sont l’expression de la « contre-révolution ». Le Voyou recommande enfin la lecture du bulletin Mouvement communiste de Jean Barrot, d’Invariance de Jacques Camatte, d’Intervention communiste de Roland Simon, de la revue Négation et des éditions Spartacus de René Lefeuvre.

 

Ce journal atypique n’est pas totalement isolé. Les titres Insoumission totale et Enragez-vous, qu’édite le Groupe insoumission totale (GIT), suivent la même ligne. Né dans la mouvance anarchiste, le GIT prône le refus absolu du service militaire et engage ses membres à déserter. Dans Insoumission totale n° 1, il appelle au débordement des manifestations pacifiques : « L’armée pue, les services d’ordre aussi (…). Les services d’ordre gauchistes ont pris la place des services d’ordre de la police ». Il faudrait également signaler le regroupement qui s’effectue autour du journal Marge, dont le n°1 parait en juin 1974. Marge veut servir de porte-voix à tous les « en-dehors » : « Ces marginaux, ce sont des gens qui se trouvent au bord de quelque chose, en bordure ou à la périphérie des villes, à la lisière des bois et des forêts, sur les chemins et les routes de cette terre, ces grands nomades qui regardent de très loin le spectacle affligeant de ces sociétés ».

À partir de 1975, le mouvement des provocateurs prendra un nouvel essor avec l’apparition de « l’autonomie », qui n’est autre qu’une nouvelle désignation pour un même phénomène.

 

Christophe Bourseiller 

Frédéric Attal

(Université Polytechnique Hauts-de-France

Observatoire des Extrémismes et Signes Émergents, LARSH)

[1] Voir Guy Debord, « Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire marchande », Internationale Situationniste, n°10, 10 mars 1966, consulté sur https://mai68.org/spip/IMG/pdf/Emeutes-de-Watts_1965_Los-Angeles_Guy-Debord_IS-10_10mars1966.pdf.

[2] Sur les émeutes polonaises et la répression qui fit 42 morts, lire Piotr Lesczyniski, « The fleeting memory of December 1970 », New Eastern Europe, 6, 16 novembre 2020, « Understanding Values in Uncertain Times » consulté sur https://neweasterneurope.eu/2020/11/16/the-fleeting-memory-of-december-1970/.

[3] Christophe Bourseiller, Nouvelle histoire de l’ultra-gauche, Paris, Le Cerf, 2021, pp. 297-298.

[4] Ibidem, p. 327.

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